L'art de l'humour sans frontières
PATRICK CHAPPATTE Le Genevois publie un dessin le dimanche dans la «NZZ», un autre le mardi dans «Le Temps», encore un autre le mercredi dans l'«International Herald Tribune». Comment faire rire en trois langues?
IAN HAMEL
06 novembre 2004
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Il est né à Karachi d'une maman libanaise et d'un papa jurassien. Il a dessiné ses premiers gribouillis à Singapour, et sa première bande dessinée à Genève. Il a habité à quatre blocs des deux tours du World Trade Center, et a travaillé pour le prestigieux New York Times. «Et, avec tout cela, je n'ai que le passeport suisse!» commente Patrick Chappatte, 37 ans, dessinateur vedette du Temps, de l'édition dominicale de la NZZ et de l'International Herald Tribune. Pour être complet, Courrier international, édité à Paris, publie régulièrement ses dessins. Deux ouvrages, rassemblant ses meilleures illustrations, paraissent en même temps. En français, «Les bons et les méchants»*, ou le monde de Bush et la Suisse de Blocher, les deux bêtes noires du dessinateur genevois. Et, en anglais, «Another World»**, une compilation de ses meilleurs «cartoons» passés dans l'International Herald Tribune.

Humour de proximité

Comment arriver à faire rire, ou au moins à amuser, un Lucernois le dimanche, un Vaudois le mardi et un Britannique ou un Japonais le jour suivant? «C'est vrai, à 90%, sinon à 99%, ce sont les allusions proches des gens, les événements locaux, qui ont le plus de succès auprès des lecteurs.» Pour preuve, Plantu, le dessinateur du quotidien Le Monde, rajoute souvent des personnages bien français, comme Jacques Chirac, pour illustrer des événements internationaux. Patrick Chappatte, en revanche, sait amuser et émouvoir à la fois dans toutes les cultures. Un coup de crayon franchissant les barrières linguistiques, c'est là son véritable génie. Un exemple? Deux petites filles afghanes discutent entre elles dans Kaboul en ruine: «Et toi, que veux-tu faire quand tu seras grande?», interroge la première gamine. - «Ecolière», répond l'autre.

«Je travaille peu sur les jeux de mots», explique modestement Patrick Chappatte pour expliquer son succès au-delà des frontières de la Suisse romande. S'il parle très correctement l'anglais, pour avoir vécu et travaillé deux ans et demi à New York, le dessinateur genevois, installé sur les bords du Léman, ne baigne cependant pas quotidiennement dans l'univers anglo-saxon. Quant à l'allemand, qu'il ne maîtrise qu'imparfaitement, l'auteur de «Les Bons et les méchants» se réjouit d'avoir toujours travaillé à Zurich avec des interlocuteurs parfaitement bilingues, tant à la Weltwoche (de 1997 à 2002) qu'à l'édition dominicale de la Neue Zürcher Zeitung aujourd'hui.

«Dessin» en français, «caricature» en allemand

«Au risque d'étonner certains, je n'ai jamais senti d'énormes différences de sensibilité entre les journaux genevois et zurichois», constate Patrick Chappatte. Selon lui, il y en aurait davantage entre les grandes villes suisses, Genève, Bâle ou Zurich, et les campagnes, Nidwald et le Valais. «Toutefois, on parle de «dessin de presse» en français, mais de «caricature» en allemand, ce qui donne une connotation un peu moins sérieuse», ajoute-t-il. Comment travaille le plus cosmopolite des dessinateurs suisses? Il doit d'abord suivre l'actualité. Lire des journaux suisses quotidiennement, ainsi que l'International Herald Tribune, puis, plus irrégulièrement, la presse tricolore. Pour l'anglais, il écoute NPR, la fort peu connue et néanmoins excellente radio publique américaine. «En ce qui concerne Le Temps, j'ai un premier contact avec la rédaction à 15 h 30 afin de savoir ce qui fera la une du lendemain», raconte Patrick. Puis il envoie par Internet quelques esquisses vers 18 h 30. Enfin, l'oeuvre définitive prend tournure à partir de 20 heures. «Dernier délai: 22 heures», précise le dessinateur.

Illustrations et comic strips

L'International Herald Tribune, diffusé dans le monde entier, offre des horaires de travail nettement moins sympathiques. Les sujets d'actualité tombent dès 8 h 30. Le dessin doit être parti avant 11 h 30. «Enfin, pour la NZZ, j'imagine l'illustration entre le jeudi et le vendredi», explique le lauréat de la Fondation Oertli. Son coup de crayon précis, son humour qui sait ne jamais choquer, Patrick Chappatte les exerce dans d'autres activités, moins connues du grand public. Aux Etats-Unis, dans le prestigieux New York Time, qui a toujours refusé d'ouvrir ses colonnes aux dessins politiques, le petit Genevois a livré de belles illustrations. Pour Newsweek International, il a imaginé un comic strip avec, pour antihéros, Rob The Cybernaut. Enfin, dans Le Temps et Die Weltwoche, le dessinateur s'est lancé dans un genre assez nouveau, le reportage en bandes dessinées. Il s'est ainsi plongé dans les coulisses de Davos, au pays du Hezbollah, au Liban, ou encore à New York après le 11 septembre. Pourquoi cette passion pour la politique étrangère? «Je crois que la politique suisse m'horripile. En Suisse, on entend le ronflement de la non-histoire», sourit le plus exportable des dessinateurs suisses.

* «Les bons et les méchants», Editions Le Temps. 164 pages.

** «Another World», Globe Cartoon. 117 pages
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