|
Guerres,
massacres, purifications ethniques, les Balkans n'ont
guère quitté la une de l'actualité
mondiale ces dix dernières années, et les
dessinateurs de presse ont tous largement commenté
les convulsions de la région. Patrick Chappatte,
membre de la rédaction du Temps, n'a pas
été en reste, et il a accepté de
confronter son regard avec celui d'un maître serbe de
la caricature de presse, Predrag Koraksic, dit Corax.
Les deux hommes ont fait connaissance il y a un an, lors
d'une rencontre de dessinateurs organisée à
l'occasion du Forum économique mondial de New York.
L'ambassade de Suisse à Belgrade a permis que la
rencontre se poursuive avec une exposition conjointe dans
une galerie de Belgrade. «Le but de l'exposition est
d'inciter par l'humour les gens à
réfléchir à ce qui s'est passé
ces dix dernières années dans la
région», explique Jean-Daniel Ruch, premier
conseiller de l'ambassade de Suisse, principal organisateur
de l'événement. Une ambition qui se justifie
par le fait que, dans les contrées balkaniques,
«nombreux sont ceux qui ne se sont pas encore
réveillés du cauchemar nationaliste». Or,
«jeter la lumière sur le passé est la
base de la réconciliation», dit-il.
Le vernissage de l'exposition Regards croisés
ñ les Balkans et le monde en dessins de presse, jeudi
dernier, des dessins de Patrick Chappatte, peu connu en
Serbie, et de Predrag Corax, une véritable
légende et figure emblématique de la lutte
contre le précédent régime, a
été une réussite. La foule était
essentiellement composée du milieu centre gauche
belgradois: intellectuels, artistes, ONG et politiques
proches ou membres du gouvernement réformiste. Les
médias en ont fait une large publicité et les
artistes ont été interviewés par les
chaînes de télévision les plus
regardées, publiques comme privées. Le
quotidien Blic, au plus grand tirage national, a
présenté l'exposition comme le principal
événement de la capitale. Ainsi que le
quotidien intello Danas qui a choisi une photo des deux
dessinateurs pour illustrer le guide culturel de la semaine
et titré «L'humour comme acte de
courage».
Cependant, la presse n'a pas profité de l'occasion
pour prendre le relais et illustrer les crimes de guerre
commis. Il faut dire que le sujet reste tabou. «Pour la
majorité, les Serbes n'ont fait que se
défendre. Slobodan Milosevic a été
renversé mais son programme n'a toujours pas
été clairement dénoncé»,
considère l'historienne Latinka Perovic. Pour Srdjan
Bogosavljevic, du Strategic Marketing Research Institute,
«un tiers de la population nie que des crimes de guerre
ont été commis par les Serbes, un tiers
l'admet mais préfère le taire, estimant que
les «autres» ne prennent pas leurs
responsabilités non plus, et enfin un dernier tiers
le souligne et veut en parler». Ce qu'illustrent les
réactions partagées recueillies au sortir de
l'exposition qui se tient dans la principale rue
piétonne de la capitale. «J'ai aimé les
dessins de Corax car il analyse parfaitement notre politique
intérieure», déclare Dusan, un
économiste de 30 ans, choisissant ainsi d'ignorer les
scènes de guerre. «Ces dessins devraient faire
le tour du pays», s'exclame, enthousiaste, Milan, 42
ans, ingénieur en mécanique, ajoutant:
«Pendant dix ans nous avons été
gavés de propagande, il est temps de voir les choses
sous un autre angle.» Jelena, une jolie
étudiante brune, est plus partagée: «Nous
avons besoin d'assumer la vérité, mais est-ce
que les étrangers donnent autant de leçons aux
Croates, aux Musulmans et aux Albanais? Pourquoi aucun de
leurs hauts responsables n'est-il inculpé par le
Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie
(TPIY)?» «L'humour nous a aidés à
survivre ces années noires», considère
Marta, une retraitée à
l'élégance démodée, qui
s'attarde dans la salle d'exposition bien chauffée.
«Il est le seul à pouvoir nous inciter à
être lucides sur le passé, car la satire est
notre sport national», conclut-elle, avant de se
résoudre à affronter le froid glacial.
L'exposition devrait aller à la rencontre de la
Serbie profonde: une tournée se prépare dans
les villes de Nis et Negotin, dans le sud-est du pays. Les
organisateurs envisagent même d'élargir le
projet à un dessinateur albanais du Kosovo, dans la
perspective d'une étape éventuelle à
Pristina.
«Regards croisés Chappatte-Corax, Les Balkans et
le monde en dessins de presse». Exposition à la
galerie ULUS de Belgrade (Kneza Mihajlova 37). Jusqu'au 12
février.
|