(Droits reserves ŠLe Temps, Geneve)



OPINIONS : Regards croisés Chappatte-Corax. Les Balkans et le monde en dessins de presse

Date de parution:

Mercredi 5 février 2003

Auteur:

Milica Cubrilo , Belgrade


Un regard du dehors, un regard du dedans: à Belgrade, une exposition confronte les travaux de deux dessinateurs sur les événements qui ont agité, ces dix dernières années, les Balkans: ceux de Patrick Chappatte, collaborateur du «Temps», et ceux du Serbe Corax.

Guerres, massacres, purifications ethniques, les Balkans n'ont guère quitté la une de l'actualité mondiale ces dix dernières années, et les dessinateurs de presse ont tous largement commenté les convulsions de la région. Patrick Chappatte, membre de la rédaction du Temps, n'a pas été en reste, et il a accepté de confronter son regard avec celui d'un maître serbe de la caricature de presse, Predrag Koraksic, dit Corax.
Les deux hommes ont fait connaissance il y a un an, lors d'une rencontre de dessinateurs organisée à l'occasion du Forum économique mondial de New York. L'ambassade de Suisse à Belgrade a permis que la rencontre se poursuive avec une exposition conjointe dans une galerie de Belgrade. «Le but de l'exposition est d'inciter par l'humour les gens à réfléchir à ce qui s'est passé ces dix dernières années dans la région», explique Jean-Daniel Ruch, premier conseiller de l'ambassade de Suisse, principal organisateur de l'événement. Une ambition qui se justifie par le fait que, dans les contrées balkaniques, «nombreux sont ceux qui ne se sont pas encore réveillés du cauchemar nationaliste». Or, «jeter la lumière sur le passé est la base de la réconciliation», dit-il.
Le vernissage de l'exposition Regards croisés ñ les Balkans et le monde en dessins de presse, jeudi dernier, des dessins de Patrick Chappatte, peu connu en Serbie, et de Predrag Corax, une véritable légende et figure emblématique de la lutte contre le précédent régime, a été une réussite. La foule était essentiellement composée du milieu centre gauche belgradois: intellectuels, artistes, ONG et politiques proches ou membres du gouvernement réformiste. Les médias en ont fait une large publicité et les artistes ont été interviewés par les chaînes de télévision les plus regardées, publiques comme privées. Le quotidien Blic, au plus grand tirage national, a présenté l'exposition comme le principal événement de la capitale. Ainsi que le quotidien intello Danas qui a choisi une photo des deux dessinateurs pour illustrer le guide culturel de la semaine et titré «L'humour comme acte de courage».
Cependant, la presse n'a pas profité de l'occasion pour prendre le relais et illustrer les crimes de guerre commis. Il faut dire que le sujet reste tabou. «Pour la majorité, les Serbes n'ont fait que se défendre. Slobodan Milosevic a été renversé mais son programme n'a toujours pas été clairement dénoncé», considère l'historienne Latinka Perovic. Pour Srdjan Bogosavljevic, du Strategic Marketing Research Institute, «un tiers de la population nie que des crimes de guerre ont été commis par les Serbes, un tiers l'admet mais préfère le taire, estimant que les «autres» ne prennent pas leurs responsabilités non plus, et enfin un dernier tiers le souligne et veut en parler». Ce qu'illustrent les réactions partagées recueillies au sortir de l'exposition qui se tient dans la principale rue piétonne de la capitale. «J'ai aimé les dessins de Corax car il analyse parfaitement notre politique intérieure», déclare Dusan, un économiste de 30 ans, choisissant ainsi d'ignorer les scènes de guerre. «Ces dessins devraient faire le tour du pays», s'exclame, enthousiaste, Milan, 42 ans, ingénieur en mécanique, ajoutant: «Pendant dix ans nous avons été gavés de propagande, il est temps de voir les choses sous un autre angle.» Jelena, une jolie étudiante brune, est plus partagée: «Nous avons besoin d'assumer la vérité, mais est-ce que les étrangers donnent autant de leçons aux Croates, aux Musulmans et aux Albanais? Pourquoi aucun de leurs hauts responsables n'est-il inculpé par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY)?» «L'humour nous a aidés à survivre ces années noires», considère Marta, une retraitée à l'élégance démodée, qui s'attarde dans la salle d'exposition bien chauffée. «Il est le seul à pouvoir nous inciter à être lucides sur le passé, car la satire est notre sport national», conclut-elle, avant de se résoudre à affronter le froid glacial.
L'exposition devrait aller à la rencontre de la Serbie profonde: une tournée se prépare dans les villes de Nis et Negotin, dans le sud-est du pays. Les organisateurs envisagent même d'élargir le projet à un dessinateur albanais du Kosovo, dans la perspective d'une étape éventuelle à Pristina.

«Regards croisés Chappatte-Corax, Les Balkans et le monde en dessins de presse». Exposition à la galerie ULUS de Belgrade (Kneza Mihajlova 37). Jusqu'au 12 février.


L'humour comme un acte de courage
Jean-Arnault Dérens



Predrag Koraksic, dit Corax, revendique fièrement 55 ans de carrière. Depuis qu'il a été licencié des journaux acquis au régime de Milosevic, au début des années 1990, il offre ses services à la presse indépendante serbe. En plus d'un dessin quotidien dans le journal Danas, il intervient aussi chaque semaine dans les hebdomadaires Vreme et Ekonomist. Depuis quelques mois, il s'est lancé dans une nouvelle aventure: un dessin politique animé hebdomadaire sur la télévision B92. Il est vrai que Corax est la tête d'une véritable entreprise familiale qui regroupe son fils, sa fille et son gendre.
Les styles de Corax et de Chappatte sont bien différents. Le dessinateur serbe, par exemple, n'accompagne jamais ses dessins de texte. Un même regard humaniste réunit pourtant les deux hommes. Ce regard humaniste est peut-être ce qui explique l'étrange allure que prend Slobodan Milosevic sous le crayon de Corax. «C'était un monstre, mais j'ai cherché ce qu'il pouvait avoir d'humain malgré tout, et c'est comme cela que j'en suis venu à le représenter comme un enfant autiste, coupé du monde», explique le dessinateur, qui se reconnaît un petit avantage sur Chappatte: «Milosevic, je l'avais tous les jours sous les yeux, je pouvais scruter ce visage impénétrable. Je ne l'ai pourtant jamais vu sourire en public.»

Chappatte a rendu compte dans ses dessins de tous les déchirements qui ont affecté les Balkans. Corax s'en est tenu à la Serbie. «Par choix politique. Beaucoup de dessinateurs de presse d'ex-Yougoslavie ont cédé aux sirènes du nationalisme et du chauvinisme, en Croatie comme en Serbie. Moi, étant Serbe, je pensais que mon devoir était de rendre compte de ce qui se passait ici, en Serbie.» Après les changements démocratiques intervenus dans la région, aucun des deux dessinateurs n'oublie de revenir à Slobodan Milosevic. Mais c'est affublé d'une tenue de bagnard qu'ils le dessinent maintenant.


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